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 "Comment devenir le chercheur du mois"

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Zamouleb



Féminin Nombre de messages : 347
Age : 29
Date d'inscription : 05/11/2007

MessageSujet: "Comment devenir le chercheur du mois"   Mar 3 Mar - 11:42

Citation :
La
scène se déroule loin de la lumière du jour, dans les profondeurs
inquiétantes d’un bunker. Berlin en 1945 ? Moscou en 1952 ? Non, Paris,
2008, 3e arrondissement. Dans la salle, non pas des apparatchiks, des
bureaucrates couleur de muraille, mais quelques-uns des plus brillants
représentants de l’université et des organismes de recherche français :
membres du Conseil national des universités (CNU), du comité national
du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et des
laboratoires de Paris et d’Ile-de-France. L’élite des intellectuels.

On a du mal à se défendre de l’idée que les lieux affectés à la
recherche et à l’enseignement, en France, ceux où l’on réfléchit,
cherche, transmet le savoir, et qui évoquent généralement plus un
commissariat dans la Roumanie de Nicolae Ceausescu que les universités
italiennes, britanniques ou américaines, participent d’un mépris
généralisé de la pensée et d’un bizutage des universitaires. Mais on
écarte vite ces frivolités, l’affaire est autrement sérieuse. Les
graves personnages assis à la tribune, face à cet aréopage de grands
esprits, l’annoncent d’emblée : « Nous sommes là pour le pilotage de la recherche. » En effet.

Miracle de PowerPoint, un grand écran s’allume et affiche l’image d’un tableau de bord d’Airbus. Ah, mais oui, bien sûr, le pilotage
de la recherche, c’est tout à fait clair. La lumière se fait dans le
cerveau des chercheurs présents, ils sont très intelligents, pas besoin
de plus d’une image pour leur faire comprendre.

Tout de même, ce sont des penseurs, on connaît ça, il faut les remuer. Bougeons. « Il faut maintenant empoigner le taureau par les cornes »,
déclare, impérieux, l’orateur. L’écran affiche à présent, non pas une
tête de veau vinaigrette, non pas un parapluie, mais, incroyable, une
splendide silhouette de taureau. L’image juste sur le mot juste. De
quoi motiver un peu cette bande d’intellos.

De quoi s’agit-il au juste ? De proposer des stages découverte dans
les cuisines d’un McDo ? Des reconversions dans la vente d’appareils
électroménagers ? Pas du tout. L’Agence d’évaluation de la recherche et
de l’enseignement supérieur (Aeres), avec son bunker, ses images
d’Airbus et de cornes de taureau, est l’organisme chargé par le
gouvernement d’évaluer la recherche en France. C’est-à-dire de mettre
au point des systèmes de mesure permettant de classer, donc de doter,
les centres de recherche, et de déterminer la carrière des chercheurs
suivant la valeur estimée de leurs travaux.

Tout de suite, on est en confiance. Des gens capables d’une telle
finesse (Airbus, taureau) ne peuvent qu’effectuer un fin travail
d’évaluation. Quant aux chercheurs présents, ils sont censés classer
les revues scientifiques (A, B, C). En gros, plus on publie dans de
bonnes revues (A), plus on est un bon chercheur. Si vous publiez un
article dans une petite revue de Varsovie, peu citée (C), pas bon. Si
vous publiez dans une revue américaine à forte diffusion (A), vous êtes
nettement plus intelligent et c’est excellent pour votre carrière.

Ajoutons le « facteur d’impact », qui mesure le rapport entre le
nombre d’articles citant un chercheur et le nombre d’articles que ce
chercheur a publiés, sans compter le facteur H, le facteur G et autres
affriolants machins que l’universitaire désormais s’amusera à bricoler
pour mesurer sa propre importance. Ça l’occupera. La « bibliométrie »,
c’est ça.

Evidemment, il fallait s’y attendre avec ces intellectuels frileux,
conservateurs, repliés sur leurs privilèges catégoriels, ça se passe
mal. Depuis des semaines, les pétitions se multiplient, parmi les
chercheurs, pour dénoncer le système d’évaluation. Le mouvement est
parti des pays anglo-saxons, où l’on a mis au point ces systèmes, et
sur le modèle desquels se calque la France. Les directeurs de dizaines
de prestigieuses revues internationales d’histoire des sciences ont
publié un communiqué commun pour refuser que leurs publications soient
utilisées dans l’évaluation bibliométrique.

Ils dénoncent les critères de l’European Reference Index for the
Humanities (ERIH), dont s’inspirent largement ceux de l’Aeres, en ces
termes peu amènes : « L’ERIH repose sur une incompréhension
fondamentale des modes de développement et de publication de la
recherche dans nos disciplines et dans les sciences humaines en
général. La qualité des revues ne peut être séparée de leur contenu et
de leurs méthodes éditoriales. Une recherche importante peut être
publiée n’importe où, dans quelque langue que ce soit. Un travail
révolutionnaire a plus de chances de surgir sur des supports marginaux,
dissidents ou inattendus que dans des lieux institutionnels bien établis
(1). . »

Des associations internationales de mathématiciens (et, parmi elles,
l’Union mathématique internationale, qui décerne la médaille Fields (2))
ont publié un rapport qui dénonce les gros sabots et la rusticité des
outils statistiques sur lesquels se fondent les classements de revues
de l’ERIH. Pour Peter Lawrence, professeur à Cambridge, le principal
résultat de la bibliométrie, c’est que « l’objectif principal des savants n’est plus de faire des découvertes mais de publier autant que possible », de sorte que « l’utilité, la qualité et l’objectivité des articles se sont dégradées (3) ».
Même l’une des grandes théoriciennes de l’« impact », Anne-Wil Harzing,
professeure à l’université de Melbourne, vient de publier, avec Nancy
Adler, professeure à McGill (Montréal), un long article dans lequel
elle remet sérieusement en question les effets de la bibliométrie (4).

En France, plusieurs pétitions et textes circulent pour s’opposer au classement des revues (5).
Des chercheurs chargés de cette opération quittent l’Aeres. Certaines
commissions (arts, langues, sciences du langage notamment) refusent
tout bonnement d’y procéder. Cela a donné lieu à des séances houleuses
et à des tentatives de repli plutôt burlesques, comme celle qui
consiste à proposer de dresser la liste des revues sans les
hiérarchiser (autant publier une bibliographie).

Quels sont les arguments de ces ennemis de la modernité
bibliométrique, qui ont récemment contraint l’Aeres à renoncer pour
l’instant à classer les revues en littérature française et littérature
comparée ?

Ils prétendent que les revues anglo-saxonnes sont surévaluées par
ces estimations, sans rapport avec leurs qualités réelles ; que cette
surévaluation provoquera la fuite des textes européens dans ces revues
et qu’ainsi la bibliométrie provoque ce qu’elle prétend mesurer ; que
des revues roumaines ou libanaises en français tombent dans les
profondeurs du classement, excellente façon de défendre la culture
française à l’étranger ; que c’est offrir une rente de situation à
certaines revues qui n’ont plus qu’à dormir sur leurs lauriers pour
l’éternité ; que le critère principal de publication dans un titre
prestigieux n’est pas nécessairement la qualité scientifique ; que la
recherche audacieuse est souvent diffusée dans de jeunes revues
méconnues ; que ces critères sont en réalité quantitatifs et n’ont pas
de sens pour mesurer la qualité d’un travail ; que c’est souvent le
temps qui fait apparaître l’importance des recherches ; que la qualité
d’une revue ne se mesure pas à sa diffusion, ni la qualité d’un texte
au renom de qui l’accueille ; qu’il y a, notamment en sciences
humaines, abondance de documents fondamentaux sur des supports rares et
confidentiels ; que ce « fichage » condamne d’avance les créations de
revues novatrices et audacieuses ; que les bouleversements de la
connaissance se sont faits souvent en dehors ou à l’encontre des
institutions bien établies auxquelles l’Aeres décerne ses satisfecit ;
que la quantité des citations mesure les modes intellectuelles, les
positions de pouvoir et l’audience d’un auteur plus que la qualité de
l’article cité ; que tout cela ne peut produire qu’un aplatissement et
une servilité de la pensée.

Certains vétilleux, comme Olivier Boulnois, médiéviste, philosophe,
directeur d’études de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), vont
même jusqu’à examiner en détail les listes de l’Aeres. Ils y remarquent
des revues essentielles classées B, des revues inexistantes dûment
répertoriées, des périodiques classés deux fois, A ou B.

D’autres s’amusent à calculer la cote d’Aristote et de Platon selon
les critères bibliométriques. Très médiocre : ces piètres chercheurs
grecs végéteront toute leur vie à des postes subalternes. Emmanuel Kant
est mieux noté, mais nettement moins que Dov Gabbay. Albert Einstein ou
Mikhaïl Bakhtine auraient du mal à obtenir une augmentation et des
crédits de recherche. Le facteur d’impact de Laurent Lafforgue était
nul lorsqu’il a obtenu la médaille Fields. Bref, n’importe quoi.

Tout cela ne doit pas arrêter le progrès. Pilotons la recherche,
prenons le taureau par les cornes. Un bon pilotage se doit d’être
automatisé, standardisé, mécanisé. Surtout ne pensons pas, comptons. Au
moins, cela aura toute l’apparence de l’objectivité. Comptons, c’est
ainsi qu’on encouragera la recherche, l’audace, l’originalité.

On pourrait, d’ailleurs, encore améliorer le système de classement,
et, outre les séances de motivation avec PowerPoint, s’inspirer
utilement des pratiques de management de McDo. Le meilleur vendeur de
cheeseburgers est classé employé du mois. Il serait souhaitable, à
l’astrophysicien ou à l’archéologue méritant, d’accorder le titre de
chercheur du mois. Un chef de cabinet l’embrasserait sur les deux
joues, on accrocherait sa photographie à l’Aeres, tout au fond du
bunker, et là, enfin, on aurait pris le taureau par les cornes.






Pierre Jourde.


Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/12/JOURDE/16610


Dernière édition par Erwann Bleu le Mar 3 Mar - 12:00, édité 1 fois
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Zamouleb



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MessageSujet: Re: "Comment devenir le chercheur du mois"   Mar 3 Mar - 11:48

J'ajoute qu'il faut pas taper trop vite sur les gens de l'AERES :

Citation :

Nous, délégués scientifiques à
l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur
(sections des unités de recherche et des formations), signataires de ce
texte, tenons à témoigner notre désaccord avec les proclamations et
contre-vérités entendues récemment concernant l’évaluation de la
recherche. Nous affirmons, en particulier, qu’il est injuste et sans
fondement de répandre l’idée que la recherche n’aurait jamais été
évaluée en France, voire que les enseignants-chercheurs refuseraient
toute évaluation : cela révèle une profonde méconnaissance du fonctionnement de la communauté scientifique.

Nous rappelons que l’agence a été
installée en 2007 pour devenir le centre des processus d’évaluation des
activités de recherche et d’enseignement qui étaient jusqu’alors
assurés par plusieurs instances. Notre travail est d’organiser en toute
indépendance cette évaluation des unités de recherche et des
formations. Celle-ci est effectuée par des pairs, étrangers ou
français, femmes ou hommes, choisis pour leurs compétences
disciplinaires en matière de recherche et de formation, dans le respect
de règles déontologiques admises dans toutes les communautés
scientifiques du monde.

Les chercheurs et
enseignants-chercheurs quant à eux sont constamment évalués : ils le
sont par diverses institutions collégiales lorsqu’il s’agit de leur
recrutement ou de l’évolution de leur carrière ; ils le sont aussi par
des comités de lecture lorsqu’ils soumettent des articles pour
publication et par des experts anonymes quand ils répondent à des
appels à projets français, européens ou internationaux ; ils le sont
enfin lorsqu’ils demandent une prime ou proposent à l’accréditation des
projets pédagogiques de nouvelles filières et diplômes.

Rappelons
enfin que notre mission à l’agence nous permet de poursuivre nos
activités de recherche et d’enseignement dans nos institutions
respectives. Nous sommes donc à double titre les témoins du sérieux
avec lequel nos collègues considèrent le rôle de l’évaluation, mais
aussi désormais, du malaise général qui s’est installé depuis ces
proclamations non fondées.


Signataires

Pascal
Auscher, Michel Pierre, Maria Zamora, Régis Réau, Alain Merlen, Robert
Mégy, Max Malacria, Jean-Michel Robbe, Frédéric Truchetet, Jacques
Desrues, Edith Falgarone, Jean-Marc Geib, Daniel Guedalia,
Marie-Yvonne Perrin, Michel Robert, Luis Farina del Cerro, Georges
Hadziioannou, Jean-François Deconinck, Luc Dugard, Jean-Léon Houzelot,
Rosine Lallement, Pierrick Gandolfo, Arnaud Mercier, Sandra Laugier,
Ronald Shustermann, Nadine Massard, Annie Vinter, Rostane Mehdi, Anne
Cammilleri, Catherine Sofer, Christian Genre, Pierre Glaudes, Erwan
Bézard, Philippe Normand, Alain Pugin, Patrice Bourdelais, Patrick
Rousseau, Pierre-Hervé Luppi, Patrice Fontaine, Charles Dumontet,
Fabien Paulus, Claude Lecomte, Bernard Dastugue, Pascal Ferré,
François-Loic Cosset, Frédéric Flamant, Christian Barillot, Claude
Maranges, Jean-Claude Germon, Gabriel Dupuy, Jacques de Maillard,
Pierre Muller, Sharon Peperkamp, Yvette Veyret, William Marx, Christine
Maillard, Gilles Perrin, François Cury.
Source : http://jfmela.free.fr/jfmblog/?p=121
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