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 L'interview au Monde de Julien Coupat

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Zamouleb



Féminin Nombre de messages : 347
Age : 29
Date d'inscription : 05/11/2007

MessageSujet: L'interview au Monde de Julien Coupat   Sam 30 Mai - 10:49

Citation :
Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite
chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés
non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord
de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les
autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M.
Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits
virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la
bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils
nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du
peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à
l'obscène.

Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement
de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services",
là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient
beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits
divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute
impunité.

Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu'en dites-vous?

Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en
possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu'elle
voudrait nous attribuer, d'autres attaques survenues simultanément en
Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté
depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux
d'outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable
médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant
l'attaque au cœur de l'Etat en accrochant trois bouts de fer sur des
caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce
communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.

Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son
aura de mystère : il s'agissait simplement de protester contre le
transport vers l'Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires
ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de "la
crise". Le communiqué se conclut par un très SNCF "nous remercions les
voyageurs des trains concernés de leur compréhension". Quel tact, tout
de même, chez ces "terroristes"!

Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de "mouvance anarcho-autonome" et d'"ultragauche"?

Laissez-moi reprendre d'un peu haut. Nous vivons actuellement, en
France, la fin d'une période de gel historique dont l'acte fondateur
fut l'accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer
le peuple sous prétexte d'"éviter une guerre civile". Les termes de ce
pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la
droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche
abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution.
L'avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste,
est d'avoir pris l'initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en
renouant "sans complexe" avec les classiques de la réaction pure – sur
les fous, la religion, l'Occident, l'Afrique, le travail, l'histoire de
France, ou l'identité nationale.

Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager
le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste
tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire,
trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir
qu'elle n'ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les
plus malins d'entre ses éléments. Quant à l'extrême gauche
à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie
de l'état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n'a pas
de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à
peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.

Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n'a
donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les
bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont
l'importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un
ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même
de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays,
c'est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle
seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel
plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la
situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations
d'entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.

Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s'imposer assez
tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin
2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le
Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient
peser sur toute vie sociale les "anarcho-autonomes". On leur prêtait,
pour commencer, l'organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans
tant de villes, salué le "triomphe électoral" du nouveau président.

Avec cette fable des "anarcho-autonomes", on a dessiné le profil de la
menace auquel la ministre de l'intérieur s'est docilement employée,
d'arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair
et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui
déborde, on peut encore lui assigner une case et l'y incarcérer. Or
celle de "casseur" où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de
Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les
manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la
gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des
actes, non des existences. Et il est bien dans l'intention du nouveau
pouvoir de s'attaquer à l'ennemi, en tant que tel, sans attendre qu'il
s'exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la
répression.

Il importe peu, finalement, qu'il ne se trouve personne en France pour
se reconnaître "anarcho-autonome" ni que l'ultra-gauche soit un courant
politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n'a,
par la suite, jamais produit autre chose que d'inoffensifs volumes de
marxologie. Au reste, la récente fortune du terme "ultragauche" qui a
permis à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir
les émeutiers grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul
ne sache ce que fut l'ultragauche, ni même qu'elle ait jamais existé.
A ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se
systématiser face aux provocations d'une oligarchie mondiale et
française aux abois, l'utilité policière de ces catégories ne devrait
bientôt plus souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant,
lequel d'"anarcho-autonome" ou d'"ultragauche" emportera finalement les
faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l'inexplicable une révolte
que tout justifie.

La police vous considère comme le chef d'un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu'en pensez-vous?

Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d'un régime sur le point de basculer dans le néant.

Que signifie pour vous le mot terrorisme?

Rien ne permet d'expliquer que le département du renseignement et de la
sécurité algérien suspecté d'avoir orchestré, au su de la DST, la vague
d'attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations
terroristes internationales. Rien ne permet d'expliquer non plus la
soudaine transmutation du "terroriste" en héros à la Libération, en
partenaire fréquentable pour les accords d'Evian, en policier irakien
ou en "taliban modéré" de nos jours, au gré des derniers revirements de
la doctrine stratégique américaine.

Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le
terroriste. Qui refuse d'avoir part à cette souveraineté se gardera
bien de répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes
s'exécutera avec promptitude. Qui n'étouffe pas de mauvaise foi
trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex – "terroristes"
devenus l'un premier ministre d'Israël, l'autre président de l'Autorité
palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de
la paix.

Le flou qui entoure la qualification de "terrorisme", l'impossibilité
manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de
la législation française : ils sont au principe de cette chose que l'on
peut, elle, très bien définir : l'antiterrorisme dont ils forment
plutôt la condition de fonctionnement. L'antiterrorisme est une
technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de
la contre-insurrection, de la guerre dite "psychologique", pour rester
poli.

L'antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme,
n'est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c'est la méthode par
quoi l'on produit, positivement, l'ennemi politique en tant que
terroriste. Il s'agit, par tout un luxe de provocations,
d'infiltrations, de surveillance, d'intimidation et de propagande, par
toute une science de la manipulation médiatique, de l'"action
psychologique", de la fabrication de preuves et de crimes, par la
fusion aussi du policier et du judiciaire, d'anéantir la "menace
subversive" en associant, au sein de la population, l'ennemi intérieur,
l'ennemi politique à l'affect de la terreur.

L'essentiel, dans la guerre moderne, est cette "bataille des cœurs et
des esprits" où tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire,
ici, est invariable : individuer l'ennemi afin de le couper du peuple
et de la raison commune, l'exposer sous les atours du monstre, le
diffamer, l'humilier publiquement, inciter les plus vils à l'accabler
de leurs crachats, les encourager à la haine. "La loi doit être
utilisée comme simplement une autre arme dans l'arsenal du gouvernement
et dans ce cas ne représente rien de plus qu'une couverture de
propagande pour se débarrasser de membres indésirables du public. Pour
la meilleure efficacité, il conviendra que les activités des services
judiciaires soient liées à l'effort de guerre de la façon la plus
discrète possible", conseillait déjà, en 1971, le brigadier Frank
Kitson [ancien général de l'armée britannique, théoricien de la guerre
contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.
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Zamouleb



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MessageSujet: Re: L'interview au Monde de Julien Coupat   Sam 30 Mai - 10:49

Citation :
Une fois n'est pas coutume, dans notre cas, l'antiterrorisme a fait un
four. On n'est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous.
La prolongation de ma détention pour une durée "raisonnable" est une
petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de
la profondeur de l'échec; comme est compréhensible l'acharnement un peu
mesquin des "services", depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie
de presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de
nos camarades. Combien cette logique de représailles a d'emprise sur
l'institution policière, et sur le petit cœur des juges, voilà ce
qu'auront eu le mérite de révéler, ces derniers temps, les arrestations
cadencées des "proches de Julien Coupat".

Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de
leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d'autres le
lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini
[directeur central du renseignement intérieur], d'autres encore la
crédibilité qu'ils n'ont jamais eue et qu'ils n'auront jamais, comme
Michèle Alliot-Marie.

Vous êtes issu d'un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…

"Il y a de la plèbe dans toutes les classes" (Hegel).

Pourquoi Tarnac?

Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l'expliquer, je le crains.

Vous définissez-vous comme un intellectuel ? Un philosophe ?

La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon
entend déjà la parole d'Héraclite comme échappée d'un monde révolu. A
l'heure de l'intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait
spécifier "l'intellectuel", sinon l'étendue du fossé qui sépare, chez
lui, la faculté de penser de l'aptitude à vivre. Tristes titres, en
vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir?

Etes-vous l'auteur du livre L'insurrection qui vient ?

C'est l'aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé
intégralement au dossier d'instruction, des interrogatoires où l'on
essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans
L'insurrection qui vient, que vous manifestez comme le préconise
L'insurrection qui vient, que vous sabotez des lignes de train pour
commémorer le coup d'Etat bolchevique d'octobre 1917, puisqu'il est
mentionné dans L'insurrection qui vient, un éditeur convoqué par les
services antiterroristes.

De mémoire française, il ne s'était pas vu depuis bien longtemps que le
pouvoir prenne peur à cause d'un livre. On avait plutôt coutume de
considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au
moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent,
assurément. Le sérieux historique revient.

Ce qui fonde l'accusation de terrorisme, nous concernant, c'est le
soupçon de la coïncidence d'une pensée et d'une vie; ce qui fait
l'association de malfaiteurs, c'est le soupçon que cette coïncidence ne
serait pas laissée à l'héroïsme individuel, mais serait l'objet d'une
attention commune. Négativement, cela signifie que l'on ne suspecte
aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du
système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes
résolutions; l'injure est de taille. Malheureusement, je ne suis pas
l'auteur de L'insurrection qui vient – et toute cette affaire devrait
plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier
de la fonction auteur.

J'en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la
semaine dernière, j'ai mieux compris la hargne hystérique que l'on met,
en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce
livre, c'est que tout ce qui y figure est rigoureusement,
catastrophiquement vrai, et ne cesse de s'avérer chaque jour un peu
plus. Car ce qui s'avère, sous les dehors d'une "crise économique",
d'un "effondrement de la confiance", d'un "rejet massif des classes
dirigeantes", c'est bien la fin d'une civilisation, l'implosion d'un
paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le
rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l'ordre politique, la
religion ou l'organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons
du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage
policier n'offrira de remède.

Ce n'est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance
tatillonne, de contrôles judiciaires, et d'interdictions de communiquer
au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l'on
fera s'évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est
d'échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent. Gouvernants, il
ne vous aura servi de rien de nous assigner en justice, tout au
contraire.

Vous lisez "Surveiller et punir" de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente?

La prison est bien le sale petit secret de la société française, la
clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui
se concentre ici en un tout compact, ce n'est pas un tas de barbares
ensauvagés comme on se plaît à le faire croire, mais bien l'ensemble
des disciplines qui trament, au-dehors, l'existence dite "normale".
Surveillants, cantine, parties de foot dans la cour, emploi du temps,
divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut
avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que
l'école, l'innocente école de la République, contient, par exemple, de
carcéral.

Envisagée sous cet angle imprenable, ce n'est pas la prison qui serait
un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui
fait l'effet d'une prison ratée. La même organisation de la séparation,
la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et
le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour
finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d'une
banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point
semblables qui se traînent de part et d'autre des barbelés et à cause
d'eux.

Si l'on traque avec tant d'avidité les témoignages "de l'intérieur" qui
exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c'est pour mieux
occulter le secret qu'elle est : celui de votre servitude, à vous qui
êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun
de vos gestes.

Toute l'indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles
françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière
contre-propagande de l'administration pénitentiaire qui met en scène
pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des
directeurs de tôle soucieux du "sens de la peine", bref : tout ce débat
sur l'horreur de l'incarcération et la nécessaire humanisation de la
détention est vieux comme la prison. Il fait même partie de son
efficace, permettant de combiner la terreur qu'elle doit inspirer avec
son hypocrite statut de châtiment "civilisé". Le petit système
d'espionnage, d'humiliation et de ravage que l'Etat français dispose
plus fanatiquement qu'aucun autre en Europe autour du détenu n'est même
pas scandaleux. L'Etat le paie chaque jour au centuple dans ses
banlieues, et ce n'est de toute évidence qu'un début : la vengeance est
l'hygiène de la plèbe.

Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire
consiste certainement à prétendre qu'il serait là pour punir les
criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes. N'importe quel
patron – et pas seulement celui de Total –, n'importe quel président de
conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–, n'importe
quel flic sait ce qu'il faut d'illégalismes pour exercer correctement
son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l'on fait bien
de ne pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi,
font bien de seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui
serait socialement et politiquement suicidaire.
Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire,
entre le légal et l'illégal, entre les innocents et les criminels, mais
entre les criminels que l'on juge opportun de poursuivre et ceux qu'on
laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La
race des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n'est pas
à ce à quoi vous condamne la justice : la peine, c'est la justice
elle-même, il n'est donc pas question pour mes camarades et moi de
"clamer notre innocence", ainsi que la presse s'est rituellement
laissée aller à l'écrire, mais de mettre en déroute l'hasardeuse
offensive politique que constitue toute cette infecte procédure. Voilà
quelques-unes des conclusions auxquelles l'esprit est porté à relire
Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu
de ce que les Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de
Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.

Comment analysez-vous ce qui vous arrive?

Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous
arrive aussi bien. C'est d'ailleurs, ici, la première mystification du
pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d'une
procédure judiciaire "d'association de malfaiteurs en relation avec une
entreprise terroriste", et devraient se sentir particulièrement
concernées par cette grave accusation. Mais il n'y a pas d'"affaire de
Tarnac" pas plus que d'"affaire Coupat", ou d'"affaire Hazan" [éditeur
de L'insurrection qui vient]. Ce qu'il y a, c'est une oligarchie
vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir
devient féroce lorsqu'il se sent réellement menacé. Le Prince n'a plus
d'autre soutien que la peur qu'il inspire quand sa vue n'excite plus
dans le peuple que la haine et le mépris.

Ce qu'il y a, c'est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique
et métaphysique: soit nous passons d'un paradigme de gouvernement à un
paradigme de l'habiter au prix d'une révolte cruelle mais
bouleversante, soit nous laissons s'instaurer, à l'échelle planétaire,
ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d'une gestion
"décomplexée", une élite impériale de citoyens et des masses
plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une
guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux
qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s'est jamais
vu qu'une classe dominante se suicide de bon cœur.

La révolte a des conditions, elle n'a pas de cause. Combien faut-il de
ministères de l'Identité nationale, de licenciements à la mode
Continental, de rafles de sans-papiers ou d'opposants politiques, de
gamins bousillés par la police dans les banlieues, ou de ministres
menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore occuper leur fac,
pour décider qu'un tel régime, même installé par un plébiscite aux
apparences démocratiques, n'a aucun titre à exister et mérite seulement
d'être mis à bas ? C'est une affaire de sensibilité.

La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce
que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est
immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je
voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est
pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par
l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement,
de peur et de bêtise. Et là où l'anesthésie n'opère plus, cet ordre qui
a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en
dissuader par une petite terreur ajustée.

Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu'une variable de cet
ajustement-là. On nous suspecte comme tant d'autres, comme tant de
"jeunes", comme tant de "bandes", de nous désolidariser d'un monde qui
s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le
ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de
filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis
Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure
tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas
qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte.
Chaque nouvelle "victoire" dont ils se flattent répand un peu plus
vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par
quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre
haïssable. En d'autres termes : la situation est excellente. Ce n'est
pas le moment de perdre courage.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/julien-coupat-la-prolongation-de-ma-detention-est-une-petite-vengeance_1197456_3224.html
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